- Non, certainement pas. Je ne te laisserais pas dans cet état.
- Mais quel état, y a pas d'état, c'est mon état, je veux être seule, tu peux comprendre ? seule seule seule seule seule !
- Et pour quoi faire, on peut savoir ?
- Rien ! pour rien faire, surtout rien !
- Ecris alors ! Ou fais un collage, un film, une chanson, fais quelque chose de tout ça, ça t'aura au moins servi à ça.
- Mais tu m'énerves avec ton enthousiasme, tu vois toujours le bon côté des choses, moi j'ai pas de bon côté, c'est ça que t'as pas saisi, je veux être seule, rien attendre, rien espérer, dormir, fumer des clopes, manger hiberner, ne pas penser, ne pas réfléchir, laver par terre avec des lingettes Cif, jouer à Dinosaurland sur mon ordinateur, lire des vieux Elle, des vieux 20ans, des romans que je connais par c½ur, souligner toujours les mêmes phrases, regarder la télé, boire du lait, manger du pain trempé de thé et danser, danser toute seule parce que devant les autres je peux pas, c'est comme une partouze, c'est répugnant, ne pas pleurer, ne pas rire, me faire masser, être caressée, sans réciprocité, inerte, le plus inerte possible sous les doigts de la masseuse que je paie pour cet abandon-là, ronronner, m'endormir !
- C'est ça. Comme tes chats, quoi. Formidable.
- Oui, formidable je suis un chat formidable ! [...]
- Arrête, t'es pas drôle maintenant.
- Je sais que je suis pas drôle, je te quitte.
- Non, tu ne me quittes pas.
- Si.
- Non. Je t'aime.
- C'est nul de dire ça, c'est la phrase la plus bête du
monde. Moi je ne t'aime pas, je ne t'aimerai jamais, je
n'aimerai plus jamais personne.
[...]
- ... parce que je t'aime.
- Non tu ne m'aimes pas, je ne veux pas que tu
m'aimes, j'ai le c½ur tout sec, moi, tout rassis.
- Je vais l'arroser, ton c½ur. Je vais l'arroser, tu vas
voir. Viens, viens près de moi, là, voilà...
- J'étais une fille formidable, moi, avant. Mais là, là, là...
- Là quoi ?
- Là je te gâche.
- [...] Tu vas m'aimer, tu vas voir.
Justine Lévy - Rien de grave


